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Décembre 2500
Imago
DECEMBRE 2500
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Depuis l’an dernier, les éditeurs sont soumis au respect de la loi planétaire sur la création littéraire. Nous veillons sur nos auteurs afin qu’ils ne subissent pas l’interdiction d’écrire. A la rencontre de Jakarta, la création littéraire a été légiférée. Les contraintes du règlement actuel nous obligent à refuser les auteurs d’autobiographies et de témoignages traumatiques. Les auteurs à visée lucrative, anciens de l’ère économique, sont aussi écartés.
Notre groupe éditorial mondial édite les ouvrages d’Imago depuis presque cent ans et nous avons obtenu pour “ Décembre 2500 “ des autorisations particulières que la loi nous demande de préciser dans cette note.
Pour cet ouvrage conçu à l’ancienne, notre écrivaine a eu l’autorisation de se déconnecter du réseau mondial de création et de se désabonner du fond littéraire planétaire. Le seul élément contemporain qu’elle a utilisé, comme à son habitude pour ses écrits, fut la consultation des fiches du FMAV, le Fonds mondial des anciennes vies.
L’écrivaine a travaillé avec les moyens du vingtième siècle, sa pensée s’est exprimée connectée à son seul cerveau, une méthode devenue archaïque dans notre système actuel. Son désir était de se confronter au vécu des auteurs de cette époque, une plongée dans notre ancien monde. L’expérience a réussi.
Sans connexion au réseau des “ Créateurs du Monde “, sans abonnement numérique à la syntaxe, au vocabulaire, à la structure, l’ouvrage est un succès. L’absence de cotisation au fonds de garantie du lectorat planétaire nous a fait prendre un risque que nous ne regrettons pas. La grande bibliothèque de Chine en réseau avec la grande bibliothèque de New Delhi vient de nous informer de l’inscription de l’ouvrage à la référence patrimoniale.
Nous remercions le gouvernement mondial pour toutes les autorisations obtenues ainsi que notre écrivaine pour sa fidélité à notre groupe éditorial.
Nous rappelons à chacun que nos ouvrages sont en accès libre sur tous les réseaux, familiaux, citadins, villageois, nationaux, internationaux et prochainement sur la première planète creuse de l’espace. Des ouvrages papier, à l’ancienne, sont disponibles à chaque station VAI ( Véhicules aériens individuels ).
Paris, le 19/05/1951
Les éditeurs du Monde.
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PREMIER CIEL
J’ai créé les personnages, il y a bien longtemps. Quand mon éditeur eut toutes les autorisations, mon aventure pouvait commencer. La seule chose que j’ai emporté dans l’ancien monde fut ce vieux cahier rouge et noir. Dans ce cahier, la vie de personnages importants pour moi. Je vous les livre dans leur histoire d’avant l’aventure. Des univers très différents, des personnalités originales, des vies sans époque précise, des singularités mises en mots. En lisant les premières pages de ce livre, vous serez projeté sur ma planète. Un astre où chacun est libre d’habiter son imaginaire en créant sa vie. Rencontrer mes personnages est la première étape de votre aventure avec moi. En chemin pour mon premier ciel.
L’HOMME AU CHAPEAU
J’ai longtemps hésité à mourir. Ma décision fut prise après le dernier nœud lunaire. Le ciel est noué. Nous devons cette découverte aux jardiniers du grand observatoire de l’Institut d’histoire naturelle de Londres. Les anglais ont le savoir des outils de voyage et la création de la carte des nœuds lunaires leur a ouvert de nouveaux horizons. J’entrepris de voyager dans ma vie avec la carte du ciel établie par l’institut londonien. J’utilise la carte nouée de mon année de naissance, la carte de la Reine de Saba.
Je suis née en pleine nuit, personne ne m’attendait car mon père n’était pas encore né. Je suis arrivée quelques jours avant la nouvelle lune du mois de mai, au milieu du printemps. La lune avait pactisé avec Vénus et je suis née cette nuit là. J’ai grandi, je suis devenue adulte et ma décision de mourir m’obligeait à dénouer le premier épisode de ma vie.
Si mon père n’était pas encore né, c’est qu’il prenait son temps, une sorte de droit à la paresse. A force de se donner du temps, il en oublia de mourir et cela n’arrangea pas mes affaires. Quant à ma mère, elle pensait être la Madonne dessinée par Foujita au début du vingtième siècle. J’ai pu avoir toutes ces précisions par une secrétaire du musée des Beaux-Arts de Reims, vague cousine de ma voisine.
En dénouant le nœud de ma naissance, j’en appris assez pour mettre fin à ma vie. Je mis en œuvre mon projet de toujours : mourir et naître ailleurs. Ma vie, je m’y ennuie et je m’y perds. Ainsi, j’ai pris contact avec le grand projecteur de vies. Il est installé dans une petite île du sud. J’ai attendu six mois ma première rencontre avec lui.
L’homme est grand, mat de peau, les cheveux grisonnants, il est beau. Aux dernières élections projectives, il a été élu à une très forte majorité, face à un candidat trop jeune pour la fonction. Être le grand projecteur de vies demande une vie d’ascète. Il vit reclus dans une petite île afin d’avoir une meilleure vue d’ensemble de l’univers. les demandes de nouvelles vies arrivent chaque jour par bateau.
Avant de projeter une nouvelle vie, il faut s’assurer de la mort du demandeur. Certains hésitent à mourir. Je fus de ceux-là, je ne voulais pas tout lâcher. Je désirais une nouvelle vie tout en gardant une partie de l’ancienne, une aberration occidentale. Après la découverte de mon nœud de naissance, les choses se sont accélérées.
La lecture de la carte de la Reine de Saba est difficile car cette année-là, Vénus eut une grande influence sur la Lune et les destins furent très noués. En tirant mon nœud de naissance, j’eus l’agréable surprise d’être guidée aisément dans l’inventaire de ma vie. Je découvris la volonté guerrière que j’avais eue face aux obstacles. Je me suis battue avec vigueur à chaque fois que l’adversité se présentait, j’ai aussi survécu à mes moments de détresse. Mon embarcation était précaire, j’ai dû affronter la solitude et les tempêtes mais j’ai toujours avancé. Une vigilance permanente, puis le rêve me sauva.
Ma plus grande difficulté à mourir fut l’abandon de mes rêves. je me souviens du début de ma vie de rêveuse. J’avais quatre ans et j’étais malade. Un avion est passé au-dessus de la maison une première fois. Lorsque son bruit fût à nouveau perceptible, j’ai attendu. Quand il est arrivé à hauteur de chez moi, je l’ai immobilisé, le temps de le peindre en jaune et rose. J’ai fait descendre un escalier jusqu’à mon lit. Je suis montée dans la carlingue. Les pilotes et les hôtesses me firent une haie d’honneur en signe d’accueil. Je fus installée dans un salon particulier à l’avant de l’appareil. Un plateau me fut servi avec des bonbons jaunes et roses aux couleurs de l’avion et des madeleines toutes fraîches faites par la tante Sarah. Et puis l’avion est reparti pour une autre destination de rêve. J’ai alors fait venir un éléphant d’Asie pour aller chez ma tante. J’ai garé mon éléphant entre deux voitures. Tante Sarah a mis des pièces de monnaie dans l’horodateur et elle a accroché le ticket à la queue de l’éléphant. Mes rêves m’ont aidée à vivre mon destin noué. Les abandonner fut difficile jusqu’à ce jour du quatre novembre.
Ce jour là, je rencontrai Nans. Il était mon voisin depuis quelques mois mais c’était la première fois que je le voyais et ce fut un choc. Nans était le conducteur de la locomotive qui me fit voyager toute une année sur le Transsibérien. Je l’avais rêvé et il était devenu réel mais inaccessible car dans une autre vie que la mienne. Cette rencontre de l’impossible me fit définitivement abandonner mes rêves et prendre la décision de mourir et naître ailleurs.
Le rendez-vous avec le grand projecteur de vies fut fixé à dix heures, le samedi de la première pleine lune de printemps. Je fus la seule à être reçue ce jour-là. J’embarquais sur le bateau au milieu des nombreuses caisses contenant les demandes de nouvelles vies. Je franchissais ainsi la deuxième étape de ma future mort. Confiante en ma décision, je ressentais aussi une pointe d’angoisse, semblable à celle qui m’envahissait enfant à l’école. Je ne pouvais revenir en arrière en ce samedi de soleil.
A l’extrémité du ponton d’amarrage, un homme vêtu en blanc, la tête dans une capuche trop grande, regardait dans ma direction. Il m’attendait. L’homme vint vers moi avec un large sourire, me salua et m’invita à le suivre. Une petite maison en pierre, typique de l’île, offrait une terrasse aménagée d’une table basse et de fauteuils en rotin. L’homme entra dans la maison, m’invitant à m’installer sur la terrasse. Il revint avec un plateau de gourmandises et une théière dans laquelle infusait du thé vert Sencha japonais, mon thé préféré. Quand je levai les yeux vers lui, assis en face de moi, je reconnus le grand projecteur de vies. L’homme en blanc qui m’avait accueillie à l’embarcadère, c’était lui, il venait simplement d’ôter la capuche qui le protégeait du soleil.
L’homme m’expliqua la différence entre ma vie, issue de la carte de la Reine de Saba et ma nouvelle vie. La mort permet aux nouvelles vies d’engendrer le calme, la simplicité et la fusion avec la nature, des éléments indispensables afin d’éviter les nœuds. Cette première rencontre était destinée à ces annonces. Il me posa ensuite une question à laquelle je ne m’attendais pas.
A cet instant, en ce lieu, face à lui, je devais décider de mon sexe pour ma nouvelle vie.
Mourir et naître ailleurs, j’y avais réfléchi depuis toujours. Je savais que ma vie serait proche de la nature, une nature d’un sud quelconque, une maison en pierre entourée d’espaces faits de prés, de bois et de coteaux. Dans ce décor, la création. Je voulais être artiste, peu importe le domaine. Une artiste dans ce décor imposait naturellement la liberté. Dans ma vie nouée, j’ai vécu dans une grande ville du nord de l’Europe à subir des contraintes en tous genres. Jamais, je n’avais pensé changer de sexe.
Afin de projeter ma nouvelle vie, l’homme me dit que c’était le premier choix à faire. Il me donna une heure pour réfléchir et prendre ma décision. Ce fut court. Je déroulais face à moi, en accéléré, ma vie nouée de femme et dès les premiers nœuds, j’eus comme un malaise. Et puis, je repensai à Camille Claudel, à Séraphine de Senlis et à la difficulté d’être une femme artiste. Mon premier acte libre fut donc ma décision de devenir un homme.
J’eus quelques difficultés à lâcher ma garde-robe et surtout mes chapeaux. J’ai vécu toute ma vie chapeautée. L’hiver, j’aimais les feutres colorés et bien ajustés, mes boucles blondes terminaient le décor. Le chapeau de paille ne m’a jamais plu, trop de mes aïeux l’avaient porté. Je vivais les étés en large capeline blanche. J’ai abandonné avec douleur mon placard à chapeaux, c’était mon identité de femme décalée. Avant de mourir, dans le testament du mois de septembre, le dernier que j’ai fait, j’ai légué mes chapeaux à Julie, la fille de mon médecin. Julie a une tête à chapeaux.
Extrait de la revue Art Press du 4 mars 2016 :
“…il s’est fait connaître, dans sa période “ Pink “ par des aquarelles réalisées avec les eaux de teintures de tissus indiens, les eaux venaient de Bénarès. Sa deuxième période, couramment appelée “ Chaumage “ le fit reconnaître des milieux artistiques internationaux. A l’époque, il peignait, par hélicoptère, des superficies d’un hectare de blé moissonné, surfaces qu’il délimitait par GPS. Il a ainsi donné une manne financière à la Beauce qui a pu développer son tourisme. A la biennale de Venise, nous le retrouvons avec le commissaire de l’exposition qui a fait le choix de mettre en scène ses dernières créations dans les jardins. On y retrouve aussi sa première œuvre “ L’avion jaune et rose “. La photographie de droite le représente avec son chapeau en feutre orange qu’il ne quitte jamais…”
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SUZANNE
Suzanne est folle. La folie, c’est sa vie. Pour d’autres, c’est le football mais en tant que fille, elle a préféré la folie, alors elle s’entraîne. Depuis peu, elle a un entraîneur particulier, des fous célèbres sont passés chez lui. Il fut exigeant dès le premier contact, il fallait qu’elle soit une bonne graine de folle. Il repéra tout de suite son potentiel. Suzanne est née avec le don de folie. Si certains sont issus d’une famille d’artistes, sa lignée à elle, du côté maternel, est composée de fous. Les fous de sa famille sont en fait toutes des folles. L’entraîneur de fous célèbres ne put que succomber à tant de promesses de réussite. Suzanne signa rapidement un contrat et un programme d’entraînement fut établi.
Elle prit rendre-vous avec son banquier afin de faire face au financement de l’entraîneur. Ce fut difficile car le banquier, pratiquant le tennis, ne s’y connaissait pas en folie. Suzanne ne figurait pas sur la liste des personnalités folles connues et il lui demanda une caution.
Elle sollicita son père, mais la relation avec lui était depuis toujours compliquée. Il voulait un garçon et elle est arrivée en fille, ce fut son premier défaut. Ensuite, il essaya de la faire dormir avec le ballon qu’il avait reçu pour ses deux ans. Il savait qu’un objet porté par lui pouvait imprégner l’enfant mais en vain. A l’heure du square pour certains, Suzanne arpentait la pelouse du terrain de football de son village. Depuis la fusion avec le club du village voisin, tout était prometteur, on parlait de passage en division supérieure et de la construction d’un nouveau stade. Il avait décidé de s’y prendre tôt avec sa fille car il avait de l’ambition pour elle. Sa carrière dans la folie ne l’intéressait pas mais quand il comprit qu’elle pourrait devenir championne, il signa alors la caution pour le banquier.
Depuis son adolescence, période où elle commença à s’exprimer dans la folie, Suzanne faisait des séjours réguliers dans le petit hôpital de la ville voisine. Ses délires intéressèrent le club de fous de l’hôpital de Toulouse qui la recruta. Ce fut une promotion importante. Pour ses délires fréquents et intenses, elle fut résidente de l’hôpital et intégrée au club de fous. Elle devint un bon élément et ses parents furent priés de prévenir de leurs visites qui devaient être brèves. L’entraînement avant tout. Prochainement, Suzanne va participer à une sélection afin d’intégrer l’équipe nationale de fous. Son père ne regrette pas ses ambitions passées pour le football, d’autant que la folie est beaucoup plus rémunératrice.
Depuis l’époque où les clubs de Marseille et Paris Saint-Germain fusionnèrent pour créer la première équipe française du championnat mondial virtuel, le football ne paie plus. Les robots des anciens champions rapportent maintenant de l’argent aux concepteurs informatiques. Jouer au football réel reste réservé aux petits clubs des villages qui ont su garder leur terrain. Dans la folie, rien de tout cela, chacun a encore sa chance, la France serait plutôt en pénurie de fous performants. Suzanne avait donc décidé depuis longtemps d’aller au plus haut niveau dans sa spécialité.
Enfant, elle a bien connu Amatxi, sa grand-mère maternelle qui avait un peu hérité de sa propre mère. Elle se souvient qu’elle collectionnait les dents de lapin. La collection de sa grand-mère était impressionnante. Sur un mur entier de sa chambre, des étagères installées par le grand-père recevaient sa collection. Elle se souvient de ses vacances passées chez elle et de l’entretien des dents de lapin. Suzanne aidait sa grand-mère à brosser et faire luire chaque dent à l’aide d’un papier fin abrasif et d’une peau de chamois.La collection de sa grand-mère était originale mais ne lui avait pas permis d’être repérée par quelque spécialiste de la folie. Petite fille, ce qui lui parut étrange, c’était l’exigence de sa grand-mère. Seules les dents prélevées sur des lapins vivants entraient dans la fameuse collection. Elle a toujours ressenti beaucoup d’affection pour Amatxi.
Le centre d’entraînement de l’équipe nationale se trouve à l’hôpital Sainte Anne à Paris. Elle se rendra, pour la première fois à Paris, samedi prochain. Devant le docteur Mendes, l’entraîneur national, elle devra donner le meilleur d’elle-même lors d’une compétition amicale avec une équipe universitaire composée de psychiatres en formation.
le départ est prévu à dix heures précises de Toulouse. Suzanne s’est levée tôt après une nuit tranquille. L’entraîneur a été formel, aucune bouffée délirante avant Paris. Son préparateur psychique a bien fait les choses, le traitement prescrit a été efficace. Au petit matin, à six heures, pas le moindre délire. L’effet des produits doit de poursuivre pendant tout le trajet. Ils sont deux à avoir été repérés par le sélectionneur de l’équipe nationale. Suzanne est accompagnée de Slobodan. L’hôpital de Toulouse avait prévu le déplacement en avion mais la pressurisation peut provoquer des délires de persécution. Slobodan en fut victime lors de son transfert de Ljubljana à Toulouse.
Un véhicule ambulance de dernière génération s’avance devant l’entrée principale de l’hôpital. Sacha l’ambulancier, indique à chacun sa place, le confort est maximum. Suzanne s’installe à l’arrière en compagnie de Slobodan, ils occupent deux fauteuils convertibles en lits. L’entraîneur et le préparateur psychique s’installent sur des sièges entre Sacha et les deux champions. Plusieurs arrêts sont prévus dont un sur l’autoroute à l’aire de repos des anges, pour prendre un repas.
Sacha a été chargé de retenir un petit salon au restaurant “La passerelle”. En cette saison d’été, étant donné l’affluence, il est important d’isoler nos deux sélectionnés pour le repas. Pour Sacha, effectuer ce transport est une grande responsabilité qui lui est confiée. Il le vit comme un honneur. Il a déjà fait ses preuves en transportant Slobodan en plein délire, à sa descente d’avion, il y a six mois. A l’époque, dans le club de fous de Toulouse, il manquait un spécialiste du désir de persécution et cela devenait de plus en plus handicapant lors des rencontres. Le président du club connaissait bien Slobodan qu’il avait vu lors d’une compétition à Zagreb. Ce fut un bon choix. Sa dernière prestation, lors d’un délire amical avec le club de Bordeaux fut reconnue par tous les psychiatres de très haut niveau.
Sacha gare l’ambulance le plus près possible du restaurant. Malgré les regards soutenus de Slobodan à son égard, Suzanne est calme. Le préparateur psychique s’est aperçu d’une tension chez Slobodan. Il sait que les gouttes de Zolov lui conviennent, à condition de ne pas aller au-delà de trente. C’est la posologie qu’il a décidé mais il se sent nerveux de le voir aussi tendu. Pour Suzanne, il a confiance, la Malatine lui a toujours convenu. Il se rassure mais il fait part de son observation à l’entraîneur. Ensemble ils décident d’organiser le repas sur deux tables séparées. Elle mangera avec Sacha à une table et Slobodan sera seul à une autre table. Cette décision fut une erreur fatale.
Une entrée de crudités est bien venue en ce début d’été naissant, nos voyageurs apprécient. Quand le serveur dépose devant Suzanne le plat suivant, elle serre les poings et se raidit fortement sur sa chaise. Sacha le remarque à peine et se met à manger, le nez dans son assiette. Elle le surveille en accumulant toute l’énergie dont elle a besoin. Une énorme bouffée de chaleur envahit l’ensemble de son corps, elle vit une tourmente. Elle surveille Sacha, elle ne voit que lui. Il ne faut pas qu’elle le quitte des yeux, elle ne doit pas rater le moment. Sacha a organisé son assiette, les pommes de terre poussées en haut et à gauche, la feuille de salade, mangée de suite, il lui reste assez de place pour découper sa viande, d’autant plus que l’os demande un certain avoir faire.
Quand elle eut accumulé suffisamment de force, elle prit son souffle et ressembla à un sumo au combat. Sacha achevait de découper sa viande. Elle décrispa ses poignets, toute son énergie se trouvait là.
Lorsque ses mains saisissent l’assiette, sa bouche se libère en un cri qui se propage au-delà du petit salon particulier. Le serveur, le chef de rang essaient de tout gérer. L’attroupement des autoroutiers venus se restaurer, Suzanne qui court dans tous les sens en criant et Sacha couvert de sang. La sirène des pompiers couvrent bientôt l’affolement. Devant la porte du restaurant, un lit médicalisé est sorti de l’ambulance. Quatre pompiers le poussent en courant, ils ne connaissent pas la blessure de Sacha. Le choc a été violent.
Ses mains ont eu la force de deux outils très performants et quand Sacha esquisse un lever de tête, elle est prête. Il reçoit l’assiette en plein visage, les pommes de terre, encore très chaudes, en s’écrasant, lui brûlent une grande partie de la joue droite et du front mais le plus terrible fut l’os. L’os du morceau de viande lui endommage l’œil gauche qui saigne. Une perforation de l’œil dit un pompier.
Tandis que le préparateur psychique accompagne Slobodan vers son ambulance, Suzanne erre sur le parking. Quand l’entraîneur s’approche d’elle, elle est muette et se blottit sous une table de ciment servant aux pique-niques. Une dose de Malatine concentrée lui est administrée. sous forme d’injection.
Fanny, une ambulancière de l’hôpital d’Albi fait route vers l’aire de repos des Anges. La dose concentrée de Malatine devrait faire effet dans l’heure. Lorsque Fanny arrive, Suzanne se trouve toujours dans son repère de ciment.. Elle est recroquevillée avec une telle tension qu’il est impossible de la bouger sans risquer une nouvelle violence. L’ambulancière est venue en urgence, elle ne sait pas très bien ce qui se passe, l’entraîneur se présente et lui raconte l’évènement.. Fanny est depuis longtemps dans le métier, elle a de la sympathie pour Toulouse, elle est diplômée de l’école de la Croix Rouge de cette ville, un souvenir ancien. Elle a entendu parler du club de fous toulousain et elle prend conscience qu’elle va transporter une championne régionale et peut-être, prochainement, championne nationale. Slobodan s’est endormi dès que l’entraîneur l’a installé dans le véhicule après l’évènement. Il ne faut pas tarder, la décision a été prise de continuer vers Paris.
Dans une ancienne vie, Fanny a pratiqué le football, elle faisait partie de l’équipe régionale qui rencontra l’équipe de Chine dans les années 2000. Elle sait parler aux championnes, elle en a fréquenté beaucoup. Elle se place à sa hauteur sous la table en ciment et lui raconte son match contre l’équipe de Chine. Suzanne relève la tête,regarde Fanny, l’écoute et lui demande de lui parler des chinoises. L’ambulancière s’exécute en lui demandant de venir s’asseoir sur le banc. L’entraîneur et le préparateur psychique se tiennent à distance et assistent à un miracle.
Suzanne est calme, elle parle à Fanny. Elle raconte une histoire de sa vie ordinaire, sa vie d’avant les compétitions. Elle lui raconte sa grande histoire d’amour.
“ J’ai rencontré Galline chez maria. Elles étaient plusieurs, toutes belles et jeunes. Louise venait de me quitter. Je ne comprenais pas cette rupture après douze années de vie commune au fond de la campagne landaise.
…LA SUITE PROCHAINEMENT…